Version française / Les membres / Soutenances
DAVID FLOCH - Soutenance de thèse
Publié le 24 octobre 2025
–
Mis à jour le 20 janvier 2026
Y a t-il une histoire de Bretagne au Moyen-Âge ? La production d'une vulgate de l'histoire bretonne dans l'historiographie du royaume de France jusque vers 1429.
Date(s)
le 17 janvier 2026
Lieu(x)
Université Paris Nanterre.
Section CNU : 21 - Histoire/civilisations : mondes médiévaux.
Unité de Recherche : MéMo
Directeur : M. Franck COLLARD, Professeur des universités.
Jury :
M. Jean-Marie MOEGLIN, Membre de l’Institut, Professeur émérite d’histoire du Moyen-Âge à Sorbonne Université, Directeur d'études émérite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, rapporteur.
Mme Laurence MATHEY-MAILLE, Professeure émérite de langue et littérature du Moyen-Âge, Université Le Havre Normandie, rapporteure.
Mme Caroline J. A. BRETT, Bye-Fellow, Director of Studies, Girton College, University of Cambridge, examinatrice.
Mme Magali COUMERT, Professeure d’histoire du Moyen-Âge, Université de Tours, examinatrice.
M. Amaury CHAUOU, Professeur de Chaire supérieure, Lycée Chateaubriand (Rennes), examinateur.
Mme Isabelle GUYOT-BACHY, Professeure d’histoire du Moyen-Âge, Université de Lorraine, co-directrice de la thèse.
M. Franck COLLARD, Professeur d’histoire du Moyen-Âge, Université Paris Nanterre, co- directeur de la thèse.
Résumé :
La production historiographique d'une vulgate de l'histoire de la Bretagne dans la France médiévale repose d’abord sur la médiation de cette histoire au travers du passé des provinces romaines britanniques. Dans l’historiographie tardo-antique, ce passé fut présenté comme celui d’un groupe défini selon une identité simultanément ethnique et chrétienne, les Britons, tendant un miroir à la conception, émergente à partir du milieu du VIe s., des passés des peuples post-impériaux. Il devint, au cours des VIIe et VIIIe s. , une protohistoire des Bretons. C’est la chronique universelle du Pseudo-Frédégaire (c. 660) qui fit des Bretons des acteurs du processus historique, conduisant les auteurs ultérieurs à imaginer un « peuple » séparé des Francs, occupant déjà une place distincte dans l’histoire du salut et, dès lors, jouant implicitement le rôle d’un modèle pour penser le devenir du royaume. La conception d’une continuité des Britons aux Bretons, dans le contexte d’une interaction croissante entre Francs et Bretons (qui favorisa la cristallisation de ces deux ethnicités), activa au sein de l'historiographie carolingienne une représentation de l’histoire bretonne comme histoire tournée contre l'accomplissement de leur mission providentielle par les Francs. Données mérovingiennes et contemporaines furent alors vraisemblablement relues au prisme des récits de Gildas et de Bède le Vénérable, qui avaient établi une typologie entre les Britons et l’ancien Israël. L’apparition, vers le milieu du VIe s. dans la péninsule armoricaine, de groupes définis par un ethnonyme faisant référence à la Grande-Bretagne, en vint ainsi à être dotée d’une signification historique, comprise en fonction de cetteprotohistoire insulaire : celle d’un séparatisme qui ne pouvait que façonner la compréhension que les Francs eurent de leur propre histoire, souvent soucieuse d’exposer la légitimité de leur présence dans le monde post-impérial.
Si une inflexion se produisit au cours du Xe s, englobant la Bretagne dans l'histoire de la chrétienté et effaçant l’altérité bretonne, et si son passé put alors être incorporé à celui qui se constituait au sein de la principauté royale, l’idée d'une rivalité entre Francs et Bretons se transmit dans l'historiographie franque. Les lectures forgées aux époques mérovingienne et carolingienne furent reprises, et surtout connectées l’une à l’autre, dans les deux principales trames narratives qui se constituèrent et se diffusèrent au cours du XIIe siècle. La trame issue du
monastère de Fleury-sur-Loire, d’une part, celle issue de la chronique universelle de Sigebert de Gembloux, d’autre part, imposent durablement, à partir de ce moment, un canon historiographique où cette rivalité mimétique est exacerbée. La victoire du roi Clotaire face à un obscur comte breton en 560 tient une place décisive au sein de la première. Elle vient attester de l’éclipse des Bretons du plan divin en tant que peuple souverain. La dépossession de la protohistoire insulaire joue un rôle similaire dans la seconde, qui lui donne une dimension providentielle forte. L'histoire de Bretagne est alors conçue au prisme d'un royaume non advenu, marquant en retour l'élection des Francs. Cette présentation reçoit de l’écho dans une large partie du royaume. Cette conception rétrospective d’un échec des Bretons à créer un royaume distinct repose sur la cohérence entièrement nouvelle créée par ces deux récits, qui conduisent à concevoir la disparition du royaume breton à la fin du IXe s. à la lumière de la défaite « bretonne » de 560, qui s’impose alors comme un haut-lieuhistoriographique.
Parallèlement, le passé breton constitué au Xe s. au cœur du monde franc sert de matrice à la production de celui des Normands aux XIe et XIIe s. L’historiographie normande s’en empara pour donner à voir l’avènement d’une communauté normande légitime, puis, annexant la protohistoire insulaire bretonne, pour inscrire l’ensemble anglo-angevin dans la continuité du passé arthurien. Ensuite, la disparition de la Normandie indépendante, suzeraine de la principauté bretonne, entraîne en partie celle de la question bretonne dans l’espace du royaume au cours d’un long XIIIe siècle. La lecture d’un affrontement entre Francs et Bretons tend à s’y effacer, notamment parce qu’elle est désormais médiatisée par l’historiographie normande et l’Historia regum Britannie Geoffroy de Monmouth. La conscience émerge alors d'une éclipse des héritiers d'Arthur de la scène historique, entraînant la disparition partielle de la connaissance ou de la prise en compte du temps long de l’histoire bretonne. C’est la réémergence de la Bretagne comme acteur de l’histoire contemporaine, telle qu’elle s’écrit après 1340, qui conduit au succès d'une conception tubulaire de son histoire. La genèse séparée de la Bretagne, donnée dès le temps de sa conquête par un groupe venu de Grande-Bretagne, domine cette conception, qui efface une lecture alternative dont on peut détecter la présence dans le duché dès 1360 et mais qui fut surtout transmise au sein de recueils intéressés par l’histoire du royaume au cours du XVe s. . La guerre civile bretonne a ainsi été le moment d’une bifurcation dans la compréhension du passé breton : l’histoire de Bretagne entendue comme un continuum cohérent, rendant compte de l’identité séparée des Bretons, se naturalisa après 1381, alors que cette notion ne s’était appliquée, entre l’an 1000 et 1340, qu’à une période ouverte par la défaite de 560 et achevée à la mort du roi Salomon en 874.
Le besoin de créer un récit pour rendre compte de ce qui serait une spécificité bretonne n’est donc pas constant dans le corpus médiéval observé : il n’est apparent qu’entre 800 et 830, puis dans les deux trames franques qui se diffusent à partir du XIIe s., où se cristallise l’idée que les Bretons se seraient séparés du reste de la chrétienté et de la communauté franque imaginée. Plutôt que sur la genèse de la Bretagne ou sur le moment qui aurait entraîné cette séparation, les récits longtemps dominants insistent sur l’effacement de la menace qu’elle aurait représentée, son échec à perdurer comme royaume séparé, c’est-à-dire sur la résorption de la différence. Cette historiographie médiévale semble avoir surtout cherché à montrer que le destin des Bretons ne s’est finalement pas accompli, révélant par là même sa propre adhésion à cette lecture du passé breton. L’intérêt rencontré par cette question dans toute la France septentrionale et en Aquitaine ne doit pas faire oublier qu’elle a disparu d’œuvres historiographiques parmi les plus diffusées entre 1200 et 1340 et au-delà, ni que sa réception en Bretagne y entraîna probablement une certaine inhibition dans la production d’un récit qui aurait attribué un rôle déterminant aux fondements endogènes de l’identité. La conception de l’histoire de Bretagne y fut en grande partie façonnée au travers de ces récits issus du monde franc.
Unité de Recherche : MéMo
Directeur : M. Franck COLLARD, Professeur des universités.
Jury :
M. Jean-Marie MOEGLIN, Membre de l’Institut, Professeur émérite d’histoire du Moyen-Âge à Sorbonne Université, Directeur d'études émérite à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, rapporteur.
Mme Laurence MATHEY-MAILLE, Professeure émérite de langue et littérature du Moyen-Âge, Université Le Havre Normandie, rapporteure.
Mme Caroline J. A. BRETT, Bye-Fellow, Director of Studies, Girton College, University of Cambridge, examinatrice.
Mme Magali COUMERT, Professeure d’histoire du Moyen-Âge, Université de Tours, examinatrice.
M. Amaury CHAUOU, Professeur de Chaire supérieure, Lycée Chateaubriand (Rennes), examinateur.
Mme Isabelle GUYOT-BACHY, Professeure d’histoire du Moyen-Âge, Université de Lorraine, co-directrice de la thèse.
M. Franck COLLARD, Professeur d’histoire du Moyen-Âge, Université Paris Nanterre, co- directeur de la thèse.
Résumé :
La production historiographique d'une vulgate de l'histoire de la Bretagne dans la France médiévale repose d’abord sur la médiation de cette histoire au travers du passé des provinces romaines britanniques. Dans l’historiographie tardo-antique, ce passé fut présenté comme celui d’un groupe défini selon une identité simultanément ethnique et chrétienne, les Britons, tendant un miroir à la conception, émergente à partir du milieu du VIe s., des passés des peuples post-impériaux. Il devint, au cours des VIIe et VIIIe s. , une protohistoire des Bretons. C’est la chronique universelle du Pseudo-Frédégaire (c. 660) qui fit des Bretons des acteurs du processus historique, conduisant les auteurs ultérieurs à imaginer un « peuple » séparé des Francs, occupant déjà une place distincte dans l’histoire du salut et, dès lors, jouant implicitement le rôle d’un modèle pour penser le devenir du royaume. La conception d’une continuité des Britons aux Bretons, dans le contexte d’une interaction croissante entre Francs et Bretons (qui favorisa la cristallisation de ces deux ethnicités), activa au sein de l'historiographie carolingienne une représentation de l’histoire bretonne comme histoire tournée contre l'accomplissement de leur mission providentielle par les Francs. Données mérovingiennes et contemporaines furent alors vraisemblablement relues au prisme des récits de Gildas et de Bède le Vénérable, qui avaient établi une typologie entre les Britons et l’ancien Israël. L’apparition, vers le milieu du VIe s. dans la péninsule armoricaine, de groupes définis par un ethnonyme faisant référence à la Grande-Bretagne, en vint ainsi à être dotée d’une signification historique, comprise en fonction de cetteprotohistoire insulaire : celle d’un séparatisme qui ne pouvait que façonner la compréhension que les Francs eurent de leur propre histoire, souvent soucieuse d’exposer la légitimité de leur présence dans le monde post-impérial.
Si une inflexion se produisit au cours du Xe s, englobant la Bretagne dans l'histoire de la chrétienté et effaçant l’altérité bretonne, et si son passé put alors être incorporé à celui qui se constituait au sein de la principauté royale, l’idée d'une rivalité entre Francs et Bretons se transmit dans l'historiographie franque. Les lectures forgées aux époques mérovingienne et carolingienne furent reprises, et surtout connectées l’une à l’autre, dans les deux principales trames narratives qui se constituèrent et se diffusèrent au cours du XIIe siècle. La trame issue du
monastère de Fleury-sur-Loire, d’une part, celle issue de la chronique universelle de Sigebert de Gembloux, d’autre part, imposent durablement, à partir de ce moment, un canon historiographique où cette rivalité mimétique est exacerbée. La victoire du roi Clotaire face à un obscur comte breton en 560 tient une place décisive au sein de la première. Elle vient attester de l’éclipse des Bretons du plan divin en tant que peuple souverain. La dépossession de la protohistoire insulaire joue un rôle similaire dans la seconde, qui lui donne une dimension providentielle forte. L'histoire de Bretagne est alors conçue au prisme d'un royaume non advenu, marquant en retour l'élection des Francs. Cette présentation reçoit de l’écho dans une large partie du royaume. Cette conception rétrospective d’un échec des Bretons à créer un royaume distinct repose sur la cohérence entièrement nouvelle créée par ces deux récits, qui conduisent à concevoir la disparition du royaume breton à la fin du IXe s. à la lumière de la défaite « bretonne » de 560, qui s’impose alors comme un haut-lieuhistoriographique.
Parallèlement, le passé breton constitué au Xe s. au cœur du monde franc sert de matrice à la production de celui des Normands aux XIe et XIIe s. L’historiographie normande s’en empara pour donner à voir l’avènement d’une communauté normande légitime, puis, annexant la protohistoire insulaire bretonne, pour inscrire l’ensemble anglo-angevin dans la continuité du passé arthurien. Ensuite, la disparition de la Normandie indépendante, suzeraine de la principauté bretonne, entraîne en partie celle de la question bretonne dans l’espace du royaume au cours d’un long XIIIe siècle. La lecture d’un affrontement entre Francs et Bretons tend à s’y effacer, notamment parce qu’elle est désormais médiatisée par l’historiographie normande et l’Historia regum Britannie Geoffroy de Monmouth. La conscience émerge alors d'une éclipse des héritiers d'Arthur de la scène historique, entraînant la disparition partielle de la connaissance ou de la prise en compte du temps long de l’histoire bretonne. C’est la réémergence de la Bretagne comme acteur de l’histoire contemporaine, telle qu’elle s’écrit après 1340, qui conduit au succès d'une conception tubulaire de son histoire. La genèse séparée de la Bretagne, donnée dès le temps de sa conquête par un groupe venu de Grande-Bretagne, domine cette conception, qui efface une lecture alternative dont on peut détecter la présence dans le duché dès 1360 et mais qui fut surtout transmise au sein de recueils intéressés par l’histoire du royaume au cours du XVe s. . La guerre civile bretonne a ainsi été le moment d’une bifurcation dans la compréhension du passé breton : l’histoire de Bretagne entendue comme un continuum cohérent, rendant compte de l’identité séparée des Bretons, se naturalisa après 1381, alors que cette notion ne s’était appliquée, entre l’an 1000 et 1340, qu’à une période ouverte par la défaite de 560 et achevée à la mort du roi Salomon en 874.
Le besoin de créer un récit pour rendre compte de ce qui serait une spécificité bretonne n’est donc pas constant dans le corpus médiéval observé : il n’est apparent qu’entre 800 et 830, puis dans les deux trames franques qui se diffusent à partir du XIIe s., où se cristallise l’idée que les Bretons se seraient séparés du reste de la chrétienté et de la communauté franque imaginée. Plutôt que sur la genèse de la Bretagne ou sur le moment qui aurait entraîné cette séparation, les récits longtemps dominants insistent sur l’effacement de la menace qu’elle aurait représentée, son échec à perdurer comme royaume séparé, c’est-à-dire sur la résorption de la différence. Cette historiographie médiévale semble avoir surtout cherché à montrer que le destin des Bretons ne s’est finalement pas accompli, révélant par là même sa propre adhésion à cette lecture du passé breton. L’intérêt rencontré par cette question dans toute la France septentrionale et en Aquitaine ne doit pas faire oublier qu’elle a disparu d’œuvres historiographiques parmi les plus diffusées entre 1200 et 1340 et au-delà, ni que sa réception en Bretagne y entraîna probablement une certaine inhibition dans la production d’un récit qui aurait attribué un rôle déterminant aux fondements endogènes de l’identité. La conception de l’histoire de Bretagne y fut en grande partie façonnée au travers de ces récits issus du monde franc.
Mis à jour le 20 janvier 2026